Les bibliothèques, un lieu d'envahissement culturel: l'exemple des Idea store
« Malgré toutes les améliorations dans les collections d’ouvrages, les services, les horaires d’ouverture, si nous avions laissé « Bibliothèque » au dessus de la porte nous n’aurions probablement pas atteint d’aussi bons résultats » commente la directrice du programme Idea store, Heather Wills. « Les meilleurs bibliothèques sont sans aucun doute celles où quand vous y entrez, vous ne savez pas si vous marchez dans une agence pour l’emploi, un café Internet, un bar à fruits ou une bibliothèque » tel est l’avis du DCMS : Department of Culture, Media and Sport en Angleterre.[1]
L’exemple anglais montre à quel point il est souhaitable de séparer les fonctions. D’un coté la construction de véritables temples du savoir, de l’autre la peur de la culture. A Londres on a choisi de fondre les bibliothèques dans le décor ; tout près voire à l’intérieur de centres commerciaux, pas luxueuses mais confortables, fonctionnelles et sans être fragiles. C’est le concept des «Idea Store » bibliothèques ouvertes sept jours sur sept, en libre service, avec crèche et café, combinant services d’informations, de formation continue, de rencontres et de loisirs.[2] Mais cela peut-il s’appliquer au service public à la française ? Les bibliothèques publiques se doivent d’accueillir tous et chacun, nul ne doit en être exclu pour des raisons sociales. « La bibliothèque a les livres, elle n’a pas la lecture. Même s’il y a pour cela des salles, des tables, des lampes, des chaises. Lire a son lieu en vous, pas dans la bibliothèque. »[3]
Au-delà donc du geste architectural, on trouve l’espace symbolique du savoir. Cet espace est occupé par une équipe de professionnels, qui en assurant l’accueil, le renseignement bibliographique et les animations va aller au devant de son public. Répondre aux questions, présenter des expositions, assurer un éclairage particulier sur tel ou tel partie des collections, recevoir un auteur, c’est rapprocher les informations, les documents de la bibliothèque de son public et permettre de répondre à notre vocation d’accueil de tous.
Il faut cependant se méfier d’une « culture cultivée qui veut faire partager au plus grand nombre ce que l’on a cru devoir réserver à une élite » (Claire Castan). Rendre accessible les œuvres capitales de l’humanité comme le souhaitait Malraux.[4] Outre l’énormité de la tâche, c’est risquer de ne pas savoir « prendre en compte les cultures vivantes des habitants et leur participation effective aux arts.
La bibliothèque pourrait retrouver un sens symbolique par l’expression des groupes, réactualiser la question de l’animation socioculturelle, trouver de nouveaux processus de présence ».[5]
A ce propos, citons ici Jérôme Barthélémy, Bibliothécaire à la Goutte d’Or à Paris :
« La bibliothèque organise des animations, des lectures publiques, de la musique, des contes, un cycle d’histoire des musiques du monde avec des concerts de raï, de la musique techno ou antillaise. Là on retrouve le public du quartier, parfois quatre-vingt personnes se retrouvent à danser dans la bibliothèque.
Ici pas de problème de délinquance grave, pas d’incivilité. Ce qui sauve la Goutte d’Or, c’est que les gens sont fiers d’habiter ce quartier. Ils ont conscience des difficultés, mais ils ont l’esprit village. »[6]
C’est peut-être ce qui a manqué dans certaines banlieues lorsque des groupes s’en sont pris aux écoles et aux bibliothèques. Il faut donc souhaiter comme l’espérait l’architecte Rudi Ricciotti que les bibliothèques deviennent un lieu d’envahissement culturel.
[1] Paradoxales bibliothèques anglaises/Véronique Heutematte in Livre Hebdo n°623 novembre 2005.
[2] Les anglais ont des idées/Laurence Santantonios in Livre Hebdo n°615 septembre 2005.
[3] Henri Meschonic, Lire, délire, relire in Lire, savoir créer, éd BU Paris-VIII, 1998 p. 43-44.
[4] Décret fondateur du ministère des affaires culturelles, 24 juillet 1959.
[5] Claire Castan/L’architecture, espace symbolique du savoir in Bibliothèque(s) n°…
[6] Témoignage dans : la Goutte d’Or, quartier de France. La mixité au quotidien/Maurice Goldring.- Autrement ; collection Frontières ; 2006.